Ma revue de SF préférée, Galaxies, a sorti un dossier sur Nathalie Henneberg, et ça n’a pas raté : je relis en rafale tous les tomes que j’ai sous la main (en bonne partie hérités de mon père, car la dame est peu republiée depuis ma naissance, hélas !).

N_Henneberg_La_Plaie.jpgElle était exactement le genre d’auteur entre deux mondes (on dit aussi « le cul entre deux chaises » ) que j’aime en ce moment : Nathalie Henneberg n’est pas née française mais russe, s’est réfugiée en Syrie après la Révolution de 1917, et a épousé d’un militaire français, témoin de la Seconde Guerre Mondiale.

Elle mélange allègrement romantisme, souffle épique et fatalité slaves, éléments rationalistes plus occidentaux et science-fiction de l’époque « fusées et fulgurants ». Elle détonne dans le monde très rationnel de la SF du XXè siècle.

N_Henneberg_Le_Sang_des_astres.jpgJ’avais parlé ici de la Plaie, que j’adore, et de sa suite Le Dieu foudroyé ; mais aussi du Sang des astres, beaucoup plus dispensable (quoique Pierre ne serait pas d’accord).

Je viens de relire la Rosée du soleil, qui commence comme une mauvaise histoire d’astronautes perdus sur une planète, et dérive dans l’heroic fantasy noire avec des reines-déesses.

Un de ses premiers succès, le Mur de la lumière (republication de An Premier, Ère spatiale), mélange allègre le space opera, des mutants, des réminiscences atlantes et un roman policier à huis clos à l’ancienne.

Avec le dossier, Galaxies avait publié Kheroub des Étoiles, dernière œuvre, jamais publiée, sans plus grand rapport avec la science-fiction, au point que l’on pourrait la transposer aux temps d’Ulysse ou du Graal en changeant une poignée de mots. Plus encore que dans le Dieu foudroyé, les ellipses nuisent à la lisibilité, et la rationalité des personnages-archétypes devient accessoire.

La subtilité n’est pas le rayon des Russes et Nathalie Henneberg ne lésine pas sur l’eau de rose : les jeunes gens innocents des deux sexes se pâment devant (suivant leur sexe) leur sauveur mi-boy scout mi-demi-dieu ou devant une reine quasi-déesse. Une pesante dose de catastrophisme provient des guerres que Nathalie Henneberg a vues en Russie ou en Syrie. Les personnages sont rarement gris clair-gris foncé, le manichéisme règne — parfois au sein d’un même personnage ! Ajoutons un peu de psychanalyse de bazar : il y a peu de mères plus indignes que celles de ses livres, il paraît que Nathalie Henneberg ne s’entendait pas avec la sienne. Les turpitudes internes des personnages sont plus travaillées que l’arrière-plan technologique parfois risible.

N_Henneberg_Le_Dieu_foudroyé.jpgDans les anciens comme les derniers livres, les personnages principaux sont toujours des archétypes, quasi-explicitement. Pas forcément parfaits, parfois maléfiques mais souvent surhumains. Le parallèle avec les demi-dieux ou les Atlantes est parfois explicite, parfois plus ténu. Comme dans les tragédies grecques, ça ne fait pas leur bonheur : soit ils ne savent pas maîtriser leur don, soit ils en usent pour le pire plus ou moins volontairement, soit le monde veut les éliminer [1], ces options ne s’excluant nullement entre elles. Et le temps qui passe ne change rien, car c’est un cycle et les réincarnations sont courantes.

Vue la génération de la dame, on pardonnera quelques clichés plus très politiquement corrects, notamment les comportements stéréotypés des femmes-enfants énamourées ou sur des remarques sur le côté hystérique et instable des dames que ces crétins de mâles sont évidemment incapables de comprendre.

Stylistiquement, j’ai l’impression que les parties les plus faibles, sinon carrément mauvaises, sont celles se voulant rationnelles, dans le fil de la SF des années 50 un peu naïve, explicative (simplette ?). Une fois l’histoire en place, et le mode épique enclenché, parfois sans trop se soucier que le lecteur suive, on change de dimension, se fait emporter, et tant pis si la vérité scientifique ou la cohérence de l’histoire passent à la trappe — et c’est un cartésien qui parle —, tant pis pour quelques aspects devenus kitsch.

Mais c’est justement souvent cela qui frappe et qui plaît : un mélange nettement plus corsé que Star Wars, car écrit de manière plus lyrique et moins simpliste, avec du vocabulaire, souvent là d’ailleurs plus pour le clinquant des mots que pour leur sens. Il faut lire Henneberg plus comme on lit le Graal ou le Seigneur des Anneaux, pas comme de la hard science ni même de la bonne fantasy « réaliste » comme l’Assassin Royal.

Pour les détails, voir sa page Wikipédia ou le dossier de Galaxies

Note

[1] Vieille tradition remontant au moins au À la poursuite des Slans de Van Vogt de 1946 ; des érudits connaissent sans doute plus ancien encore.