En l’occurence :

Never attribute to malice that which can be adequately explained by stupidity.

Celle-ci a de plus l’émoustillante faculté d’être vicieuse à traduire[1]. « Malice » est un faux ami, ou plutôt dont le sens original s’est émoussé par rapport à l’américain[2]. Ce qui donne plutôt :

N’attribuez jamais à la malveillance ce qui peut s’expliquer par la stupidité.

C’est un de mes mantras, une des manières que j’ai de ne pas devenir paranoïaque dans ce monde malgré les apparences[3].

Sur le web anglosaxon, on appelle cela le « rasoir d’Hanlon », en référence au rasoir d’Occam qui veut que l’explication la plus simple est celle à privilégier. Que chaque humain soit fondamentalement apparemment un imbécile, au moins une partie du temps, explique à mon avis mieux le monde qu’une flopée de conspirations toutes plus démoniaques et tentaculaires les unes que les autres.

(En fait, toujours d’après les sources difficilement vérifiables de Wikipédia, la version originale serait du grand Robert Anson Heinlein[4] :

You have attributed conditions to villainy that simply result from stupidity.

Robert A. Heinlein, Logic of Empire[5], 1941

La déformation du nom semble évidente. )

Évidemment, la stupidité de son prochain n’est pas forcément la bonne explication. Et ce qui peut sembler stupide est peut-être plus pertinent quand on y réfléchit ou depuis un autre point de vue :

Don’t assign to stupidity what might be due to ignorance. And try not to assume your opponent is the ignorant one — until you can show it isn’t you.

N’attribuez pas à de la stupidité ce qui peut n’être que de l’ignorance. Et essayez de ne pas supposer que votre adversaire est l’ignorant — à moins que vous ne puissiez montrer que ce n’est pas vous.

M. L. Plano Joao Miranda[6]

Napoléon aurait, paraît-il, exprimé une version moins cruelle qui distingue la stupidité intrinsèque et celle que chacun manifeste hors de son domaine précis ou par manque de formation (je donnerais cher pour trouver la source réelle de cette phrase que je trouve essentiellement chez les Anglo-saxons !) :

N’attribuez jamais à la malveillance ce qui s’explique très bien par l’incompétence.

Napoléon Bonaparte

J’adopte pour ma part une autre version étendue (je ne sais plus où je l’ai lue), qui me sert quasiment tous les jours dans le monde du travail, et doit être à peu près universellement applicable :

N’attribuez pas à la malveillance ce qui n’est qu’incompétence.
N’attribuez pas à l’incompétence ce qui n’est que réduction de budget.
N’attribuez pas à une réduction de budget ce qui n’est que mauvaise organisation.

Les deux concepts (stupidité et malveillance) se rejoignent dans une version très inspirée par la loi de Clarke dont j’ai déjà fait mon miel, quelqu’un a nommé ça la « Loi de Grey ».

Any sufficiently advanced incompetence is indistinguishable from malice.

Toute incompétence assez avancée est indiscernable de la malveillance.

(Ce qui rejoint la sagesse populaire quand elle s’exclame : « Il devrait être interdit d’être aussi con ! ») Et c’est cette fusion des deux concepts qui à mon avis rend les gens paranoïaques quand les choses sont pas ou mal faites. Je ne développerai pas ici les concepts de négligence criminelle, non-assistance à personne en danger, développement de Vista...

Le XXè siècle finissant et le XXIè vagissant ont même froidement théorisé ce comportement, et en sont arrivés à cette explication fondamentale de notre époque qui en revient au thème de la paranoïa, mais dans un sens totalitaire (« totalitaire » dans le sens où on ne vous en veut pas personnellement ni pour ce que vous pouvez faire, mais vous en serez victime quand même car le système est comme ça) :

Never ascribe to malice what can be explained by business sense.

N’attribuez jamais à la malveillance ce qui n’est que sens du commerce.

(Pour la traduction exacte, j’hésite.) Ce qui peut se décliner sous deux formes :

  • les horreurs genre DRM, verrouillage du marché qui ne sont qu’une forme particulièrement raffinée d’égoïsme et de parasitisme ;
  • l’organisation interne de certains grandes structures (centres d’appel, administration à la soviétique[7], planification démentielle[8]...) qui vise à déresponsabiliser, supprimer toute initiative, que ce soit ouvertement (« tu lis ce qu’il y a sur l’écran, pas une syllabe de plus »), par contrainte (« Tu n’as pas l’esprit d’équipe ! ») ou par inertie involontaire (j’m’en-foutisme autoentretenu puisque les acteurs en sont aussi les premières victimes), ouverte (syndrome « surtout pas de vagues » qui pourrit les échelons administratifs de l’Éducation Nationale) ou carrément cynique (en laissant pourrir les situations et les réclamations ; les clients/administrés/patients/contribuables se lasseront bien un jour).

Pour finir sur une note d’optimisme, l’argument principal contre toutes les paranoïas :

Many journalists have fallen for the conspiracy theory of government. I do assure you that they would produce more accurate work if they adhered to the cock-up theory.

Sir Bernard Ingham

(Ça perd aussi à la traduction.)

Note de 2017 : Le Quote Investigator s’est penché sur le sujet. Comme beaucoup de citations, on la retrouve régulièrement sous différentes formes et différentes plumes depuis deux siècles et demi, et la version de Napoléon semble apocryphe. L’auteur de la version actuelle serait bien Robert J. Hanlon.

Notes

[1] Oui, ça me plaît. C’est un signe que les langues ne sont pas neutres, pas équivalentes, qu’elles modèlent en conséquence notre vision du monde, et je me sens un peu supérieur d’en maîtriser trois.

[2] Je ne dis pas l’anglais. Ce sont les States qui donnent le ton et par eux que cette langue s’est imposée — plus ou moins massacrée sous sa forme de globish.

[3] Parce que franchement, quand on voit George Bush, la destruction de l’Éducation Nationale depuis trois décennies, ou l’HADOPI, il y a de quoi se demander si une nouvelle Révolution ne serait pas nécessaire.

[4] Auteur de SF fondateur et essentiel dont l’essentiel de la production peut devrait être donnée en pâture à tout gamin de 10 ans.

[5] Une nouvelle sur l’esclavage de fait inévitable dans une colonie, c’est dans le premier tome de son Histoire du futur, toujours plaisante à lire bien qu’à présent très datée.

[6] Ne me demandez qui est cet inconnu, une recherche superficielle sur son nom ne renvoie que cette citation, et je ne parle pas portugais pour creuser plus.

[7] Les Soviétiques n’étaient que le summum mais l’inertie bureaucratique est consubstantielle à toute grosse organisation, publique ou privée, centralisée ou pas.

[8] Dans notre civilisation, c’est du genre : on pose la date d’abord, on réfléchit à la planification ensuite, accessoirement aux moyens, et si on a le temps à ce qu’on veut vraiment faire. Ou encore : on fixe une marge, on en déduit le prix, on regarde ce qu’on peut refourguer au client avec ce qui reste de budget, et on ne parle même pas de l’ouvrier-esclave chinois ou vietnamien. Sous Staline, on fixait des objectifs, on tuait quelques milliers d’esclaves pour les tenir, finalement on inventait les chiffres.