Rappelons que Charles A. Lindbergh a été, en 1927, le premier aviateur à franchir l’Atlantique sans y laisser sa peau, et il continua à faire parler de lui par la suite : son fils perdit la vie dans un enlèvement crapuleux ; ses discours isolationistes et antisémites (“America First”), son admiration pour l’Allemagne hitlérienne eurent un certain écho mais ruinèrent sa réputation auprès de beaucoup de gens ; puis il participa à l’effort de guerre comme consultant technique et instructeur dans l’aviation.

Cependant, au sortir de la crise de 1929, le refus de nombre d’Américains d’entrer en guerre était réel (Roosevelt a eu fort à faire pour pouvoir soutenir les Anglais avant Pearl Harbor) et l’antisémitisme (même en version light par rapport à Hitler) était répandu aux États-Unis comme en Europe. Roth n’est pas le premier à imaginer que ces tendances isolationistes aient pris le dessus. Ajoutons une petite machination (the plot), et Lindbergh bat Roosevelt pour devenir Président en 1940.

Le point de vue du livre se situe à un niveau trop « ras des pâquerettes » pour plaire à l’amateur d’uchronie : Philip Roth lui-même, enfant de dix ans d’une modeste famille juive d’un quartier juif de Newark. Le parti pris se défend, de décrire l’évolution de la situation et de l’ambiance « de la base ». Il est dommage que des pages soient gaspillées aux angoisses existentielles d’un petit garçon ; on pourra les sauter allègrement. Plus intéressants sont les autres membres de la famille, notamment le père de Roth, un homme très droit, très instruit de la situation internationale, qui s’effondre petit à petit devant l’avancée progressive des amis de Lindbergh voire de l’Allemagne — y compris dans sa propre famille — mais se refuse à émigrer comme d’autres au Canada. Roth s’attache également beaucoup à la vie du quartier (très majoritairement juif, ce qui déplaît à la nouvelle administration qui cherche à en disperser la population), aux voisins, aux autres Américains (très loin de représenter des masses d’antisémites aigris). Se pose au passage la question du communautarisme : doit-on laisser vivre « entre eux » des membres d’une même communauté, ou les forcer à se mélanger à la population, sachant que l’isolation est le meilleur moyen d’entretenir les fantasmes et les haines, mais qu’un lieu propre, comme ce quartier juif de Newark, représente un havre de paix contre l’extérieur hostile ou, tout simplement, « chez soi ». Vaste sujet que l’intégration, et différent de toute manière d’une situation à l’autre.

On ne trouvera finalement pas beaucoup de modifications de la trame historique. Lindbergh élu, le sort du monde ne change finalement pas tant que ça, alors que le soutien américain en 1940-41 aux Britanniques puis aux Soviétiques, et la remise à niveau de la machine de guerre américaine, ont en réalité joué un rôle capital avant même l’entrée en guerre formelle des États-Unis en décembre 1941. On peut craindre le pire sur ce qui serait arrivé sans ce soutien américain pendant les deux années de l’apogée nazie. Comme uchronie, le livre possède là une faille réelle.

Cependant, pour la partie politique intérieure, du moins pour ce que je peux en juger, Roth reste relativement réaliste, et Lindbergh ne transforme pas les États-Unis en dictature nazie en six mois. La manière très plausible dont le régime de Lindbergh se met en place et se maintient, les arguments pour sa neutralité bienveillante envers le IIIè Reich, sont matière à réflexion. Comme le dit François Schreuer à propos du même livre, « avant qu’il n’ait montré son vrai visage, le fascisme a toujours tendance — au nom peut-être du bons sens populaire qu’il prétend incarner — à bénéficier d’un crédit, même chez ses propres victimes. »

Quant à la fin, qui donne des rôles très importants à des personnages publics de l’époque, je ne sais pas trop quoi en penser, mais elle est du moins défendable. Il manque cependant un véritable épilogue.

Bref, un livre intéressant avec quelques défauts. Google trouvera sur le réseau une flopée d’autres critiques avec le titre, en français comme en anglais, en mot clé.