Pendant ma période historique « préférée », la très chaotique Seconde Guerre Mondiale, les personnages les plus fascinants se trouvent souvent dans le camp allemand. À côté d’une belle brochette d’ordures, émergent quelques héros, déchirés entre leur attachement à leur pays et leur horreur du régime nazi. J’avais parlé de Fritz Kolbe, cet obscur petit fonctionnaire qui avait massivement renseigné les services secrets américains.

Wilhelm Canaris, 1940

Plus connue est la figure de l’amiral Canaris, qui ne dirigea pas moins que l’Abwehr, à savoir l’espionnage et le contre-espionnage de la Wehrmacht, pendant quasiment tout le règne d’Hitler !

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, celui que l’on surnommait « le petit amiral » n’était pas nazi. Au contraire : une bonne partie de la résistance à Hitler au sein de la Wehrmacht gravita autour de lui. L’Abwehr, nid d’opposants au Führer, servit plus l’Allemagne que le nazisme. Partiellement démasqué en 1944, Canaris est pendu en avril 1945, sur un des derniers ordres directs d’Hitler.

Cette biographie est parue en 1970, j’ignore si la recherche historique a évolué depuis. André Brissaud a interrogé nombre de collaborateurs ou adversaires de l’amiral, seulement vingt-cinq ou trente ans après les faits. Le danger de souvenirs un peu embellis me semble réel, mais manifestement Canaris mérite l’admiration que l’historien lui porte.

Jeunesse et Première Guerre Mondiale

Issu de la bourgeoisie aisée, beau parleur et plein d’humour, doué d’une mémoire phénoménale, intelligent et doué en langues, Wilhelm Canaris choisit la carrière militaire, dans la marine, moins « féodale » - les Canaris sont patriotes et monarchistes mais pas militaristes.

Au début de la Première Guerre Mondiale, Canaris est enseigne de vaisseau sur le Dresden, qui joue à cache-cache avec la marine britannique sur les côtes sud-américaines, après le désastre de la bataille des Falklands. Déjà Canaris montre des qualités diplomatiques pour assurer l’approvisionnement de son bâtiment. Après la destruction du navire, l’équipage est interné. Canaris s’évade avec d’autres et réussit à revenir en Allemagne en 1916 - via l’Angleterre, en se faisant passer pour chilien !

Il plonge alors dans le monde du renseignement, et part en Espagne surveiller les mouvements des navires alliés dans les ports. Canaris se lie alors avec nombre de gens qui compteront lors de la Guerre d’Espagne, peut-être Franco lui-même.

En 1917, il réussit à revenir en Allemagne, et en 1918 il est affecté à un sous-marin. Il revient à Kiel juste à temps pour voir le IIè Reich s’effondrer.

L’entre-deux-guerres

Canaris n’est pas d’extrême-droite mais est totalement anti-communiste, et il participe à la lutte contre les spartakistes berlinois, et même au putsch manqué de Wolfgang Kapp en 1920.

Le calme revenu, il dirige plusieurs navires et monte en grade, voyage plusieurs années dans de nombreux pays pour le compte de la marine allemande, passe à l’État-major... En 1934, il semble devoir terminer paisiblement sa carrière comme commandant de forteresse, quand le Ministère de la Guerre lui demande de diriger son service de renseignements, l’Abwehr.

Heydrich

Bizarrement, Canaris s’est très tôt lié d’amitié avec celui qui deviendra un des plus sinistres personnages du Troisième Reich, successeur possible d’Hitler même, et l’adversaire impitoyable et mortel de Canaris.

Canaris rencontre Reinhard Heydrich alors que celui-ci est sous ses ordres en 1920. Le jeune homme se lie vite à la famille Canaris : fasciné par les aventures sud-américaines du futur amiral, il partage aussi un grand amour de la musique avec Mme Canaris.

Heydrich incarne l’aryen parfait tel que le rêve Hitler : grand, blond, très sportif (c’est un escrimeur de niveau international), musicien, mais aussi totalement dénué de scrupules, prétentieux, attaché au pouvoir pour le pouvoir. Cet homme à femme est exclu de la marine en 1931 pour une sombre histoire de jeune fille mise enceinte, et rejoint le chef des SS Himmler dont il devient l’adjoint.

Ses qualités de technocrate lui permettent de monter très vite dans la hiérarchie SS et de suivre l’ascension de ceux-ci. Antithèse complète de son chef direct Himmler, il forme un couple infernal avec lui. Il songe certainement à ses chances de succéder au vieillissant Hitler - il en a la carrure. Il participe activement à la tristement célèbre conférence de Wannsee qui décide de la mise en place de la « solution finale ».

Une rumeur (que l’on sait aujourd’hui fausse, mais Brissaud semble y croire) attribue une grand-mère juive à Heydrich. Les informations liées à l’état-civil exact du SS sont dans les dossiers que Canaris tient sur lui comme sur tous ses adversaires, et constituent un important atout défensif.

Aux renseignements

Les services de renseignements de l’armée allemande (Abwehr), bridés jusque là par le Traité de Versailles, sont en pleine restructuration lorsque Canaris en prend la tête.

La nomination de Canaris à la tête de l’Abwehr constitue une surprise pour lui. Cependant, plusieurs facteurs l’expliquent :

  • ses qualités intellectuelles ;
  • ses capacités au maniement des hommes ;
  • sa bonne connaissance de nombreux pays et langues due à de nombreux voyages ;
  • ses résultats déjà obtenus pendant la Première Guerre Mondiale ;
  • ses agissements anti-communistes pendant l’immédiat après-guerre (en 1934 on est au début du règne de Hitler) ;
  • ses bonnes relations, tant avec son prédécesseur, Konrad Patzig, relevé pour cause de tiédeur envers le national-socialisme, qu’avec son ancien élève et nouvel adversaire, Reinhard Heydrich : il faut quelqu’un capable de travailler avec les SS, ce sera le facteur décisif.

Canaris transforme très vite l’Abwehr en service de renseignements complet : contre-espionnage, espionnage, action et sabotage, à l’intérieur et et l’extérieur. La devise est : « le Service de Renseignements est l’apanage des gentilshommes » — Canaris ressemble plus à James Bond qu’il n’y paraît. Dans le recrutement, il insiste sur les langues, la loyauté, le droit, la morale. Il ne veut pas des gangsters que l’on croise dans certains services, ni de simples militaires qui ne connaissent que la hiérarchie ; il embauche même des civils. Par contre, Canaris refuse les femmes.

Des devises sont caractéristiques : « Mentir est notre métier. Mentir est un art. » « Un officier de l’Abwehr digne de ce nom doit être couché à dix heures du soir. Après, on ne dit que des conneries. »

Ses hommes, rarement des nazis convaincus (et souvent poussés vers la sortie dans le cas contraire), adhèrent immédiatement à l’homme et à sa philosophie. Brissaud a constaté, vingt-cinq ans après, que les anciens de l’Abwehr avaient conservé une mémoire admirative du petit amiral.

Évidemment, le contraste avec la direction nazie de l’Allemagne n’en est que plus violent.

Brissaud donne quelques exemples de succès allemands en matières d’espionnage, aux États-Unis ou en France, ou de contre-espionnage.

À suivre...